Nuages de Bruxelles

Par Nicolas Boldych

Bruxelles, Ixelles, Etterbeek, Jette, Saint-Gilles, Anderlecht …

Je me souviens qu’il y avait souvent au petit matin des embouteillages de nuages dans un ciel effondré. Ils formaient de longs tunnels où allaient les voitures et les tramways. Cela flottait comme le lait au-dessus de sa ténèbre de café, dans les laits russes. Ou bien fusionnaient-ils dans une indistinction laiteuse, formant un arrière-fond sans profondeur qui neutralisait formes et couleurs.

Certains nuages rencontrés au saut du lit, à hauteur de balcon, étaient si proches et familiers, qu’ils semblaient naître, comme les patates ou le charbon, des terres brabançonnes. Certains venaient peut-être de Charleroi, lâchés par les dernières usines de Marcinelle. Ils affichaient ensuite leurs ténèbres jurassiques à l’aplomb des immeubles de verre de l’Union européenne.

Certains avaient quelque chose des monstres de Brueghel, de Bosch, ou d’Ensor, ils dégoulinaient d’une prépotence sans matière, étaient aussi informes et ridicules que des mots sans orthographe, ou de gras poulets sans tête…

D’autres avaient plus de suite dans les idées, c’étaient de longs renards d’obscurité qui passaient avec discrétion dans le ciel, développant lentement leur message diplomatique.

D’autres enfin étaient de la blancheur d’autruche des panaches des Gilles, au carnaval d’Alost ou de Binche.

Mais la plupart venaient, réellement, par les chemins de l’eau et l’équilibre des pressions atmosphériques, de l’immense réservoir de la Mer du Nord, via Antwerpen ou Oostende, vols d’aigle septentrionaux surgis du maelström norvégien, écume de bière sans saveur déversée sur les plages brabançonnes, nuages reversés à jet continu sur les diaprures de prairies de Waterloo ou Tervuren, débordant bientôt, comme de catastrophiques troupeaux de mérinos sur la Wallonie des grasses vallées fluviales. Jusqu’aux Ardennes, jusqu’à Arlon, Bastogne, jusqu’aux cantons germanophones de l’est…

Islandais, norvégiens, férugiens, écossais, c’étaient les nuages du Nord, qui offusquaient répétitivement le bastion latin de Bruxelles, « plus septentrionale des grandes métropoles francophones ».

Anvers

À midi, cela s’éclaircissait un peu, c’était l’heure des rencontres sur fond d’azur augmenté (de cet azur de blason propre au ciel en Belgique), des nuages français, anglais, luxembourgeois, allemands, hollandais, en lutte polie dans le gymnase du ciel …Ils étaient le reflet ouranien des circulations motorisées, pléthoriques à Bruxelles, délirant carrefour européen où, plus haut, des avions creusaient sans arrêt, sur fond de ciel pommelé, leur tunnel de bruit jusqu’à Zaventem…

L’après-midi les nuages formaient souvent de hautes tours de Babel, bientôt percées, ruinées par les rayons du soleil, aux alentours de trois heures. Mais quand l’équilibre était respecté entre l’azur doré et les nuages, ils étaient ce qu’il y avait de plus beau, de plus ruisselant de lumière. Ils étaient comme des huîtres ouvertes où perlaient le soleil.

Des Draperies flamandes prenant feu…

Quand la troué était définitive et que l’azur prenait définitivement le dessus sur les nuages du nord, arrivait le moment idéal pour s’offrir une pause et sortir, marcher jusqu’une friterie (légendaire friterie de la place Flagey) pour déguster son cornet de frites dorées avec sa blanche et un peu dégoulinante mayonnaise.

Face à l’azur doré du ciel de Belgique.


Mais l’apogée, le meilleur, c’était encore, vers cinq-six heures du soir (au printemps ou en été) de boire à une terrasse sa bière colorée, rouge, ambrée, de la couleur des nuages à l’aurore ou au crépuscule… Infusion et profusion des teintes dans les verres et le ciel.

Le meilleur, c’était d’ingurgiter des nuages.

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